Les équipes montrent la voie

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Détricoter les codes : De l'éthique et de l'esthétique

Par Véronique Darmanté, Martine Delarbre,

Marie-Pierre Mano et Stéphane Mallet

 

Dans le cadre du dispositif La classe, l'œuvre ! impulsé par le ministère de la Culture et de la communication en partenariat avec l'Education nationale, les élèves de Terminale L options cinéma et théâtre du Lycée Montesquieu, à Bordeaux, ont travaillé autour de l'œuvre Plaisir-Déplaisir d'Annette Messager, inscrite à la collection du CAPC (musée d'art contemporain de Bordeaux). Un travail de médiation culturelle conjugué à une pratique artistique a permis aux jeunes de se réapproprier une œuvre majeure et de faire des propositions de formes artistiques souvent croisées, entre musique, danse, performances et cinéma, qu'ils ont eu l'opportunité de présenter à l'occasion de la Nuit européenne des Musées, le 20 mai 2017. Ce travail, inscrit au dispositif BOUGEONS SANS BOUGER ! (volet CAPC), a été l'occasion d'approfondir et prolonger l'univers et les intentions de l'artiste par des créations interrogeant, pour les transcender, les schémas inégalitaires toujours à l'œuvre dans la société. 

« Si j'étais un homme » Duo de danse, violoncelle et chant


Annette Messager, une artiste singulière

 

Née en 1943 à Berck-sur-Mer (Pas-de-Calais), Annette Messager est une artiste plasticienne mondialement connue qui élabore depuis 1971 une œuvre hétéroclite composée de photographies, d'objets et de dessins, juxtaposés ou accumulés, dont le sens provient de la série ou de l'ensemble. Artiste et femme, elle interroge les codes de la société à travers le déploiement d'une imagerie imprégnée de la banalité, du bonheur et de la mièvrerie distillés notamment par les revues féminines qu'elle détourne et caricature.

 

Dans cet esprit, de 1971 à 1979, Annette Messager se met en scène à travers des personnages différents, à travers de nouvelles vies, de nouvelles identités, assumant un discours résolument féministe : Annette Messager collectionneuse (56 albums de collections variées : annonces matrimoniales, coupures de presse) ; Les Hommes que j'aime/j'aime pas (photos) ; Mes jalousies... (images de magazines) ; Les tortures volontaires (collection de dictons, signatures...) ; Annette Messager truqueuse (le corps de l'artiste devient le support d'un travail de trucage dont on ne sait pas s'il s'agit de maquillage ou de retouche photo) ; Annette Messager femme pratique (séries de planches décrivant en détail la procédure de tâches manuelles ordinaires : Mes travaux d'aiguille, Quand je fais des travaux comme les hommes), etc.

 

« Petites tortures » Basse et voix récitante"

 

L'œuvre

 

En 1997, le CAPC musée acquiert pour sa collection l'œuvre Plaisir-Déplaisir réalisée par l'artiste la même année. Constituée de cordes, de photographies, de miroirs, de sculptures mobiles en tricot, de filets de laine noirs et de crayons de couleurs, cette œuvre associe des images, des objets et des mots. Accrochée à de simples fils, cette multitude d'objets en suspension fait référence à l'anatomie du corps humain. Représentations fragmentaires de notre organisme et métaphores inattendues de nos sensations et de nos émotions, ces images piègent le spectateur par la profusion des couleurs et l'exactitude des représentations anatomiques (inspirées des croquis d'anatomie des manuels scolaires) et le plaçant au cœur de systèmes de tensions croisées, entre principe de vie et principe de mort, principe d'unité et fragments isolés. Pour Annette Messager, cette fragmentation est une métaphore sensorielle permettant de lier le cœur, l'oreille, le sein à nos perceptions agréables ou désagréables, tout en laissant transparaître la mort à travers la mise en scène des photographies et des sculptures suspendues comme des ex voto. Ainsi, la planéité de l'image photographique s'oppose au modelé des sculptures de tissus créant une tension plastique accentuée par les couleurs des textiles et l'austérité des clichés.

 

 « A(b)ime-moi » Performance dans l'œuvre Plaisir-Déplaisir, d'Annette Messager

 

Action éducative

 

A travers la médiation culturelle de l'œuvre d'une artiste féministe telle qu'Annette Messager, les élèves ont l'opportunité de réfléchir non seulement au corps comme medium de plaisir et de déplaisir, mais aussi à son exposition, objectivation, voire auto-objectivation dans la relation interpersonnelle. L'œuvre plastique devient le lieu d'une réflexion plus globale sur le thème des relations entre les femmes et les hommes, sur le sexisme, le machisme, la misogynie, en même temps qu'elle permet de réfléchir à la difficulté d'être une femme dans le monde de l'art. Les élèves ont alors matière à s'interroger sur les différents types d'inégalités entre femmes et hommes dans la société. C'est le premier temps de cette rencontre avec l'œuvre, à laquelle sont consacrées deux séances.

 

 « Si j'étais un homme » Voix et violoncelle

 

S'enclenche alors un autre type de travail où la pratique artistique, conduite à la fois au lycée sous la direction des enseignant.e.s des options artistiques et de philosophie, et in situ avec l'accompagnement de l'équipe de médiation, devient levier d'une réappropriation critique et d'une réflexion particulièrement aboutie. A partir de productions artistiques diverses, mêlant performances théâtrales, cinéma, musique et dessin, les élèves ont la possibilité de déconstruire, dé-tricoter et puis tisser une réflexion cohérente sur des questions sociétales telles que le sexisme, la violence, la discrimination, le harcèlement.

 

Partant de la problématique posée par l'œuvre Plaisir-Déplaisir, les élèves ont voulu explorer les moments où le corps fait mal, a mal à force d'être exposé, objectivé, jugé ou rejeté. Leurs propositions créatives visent à mettre en lumière la complexité d'une féminité que la société met à mal ou enferme dans des carcans ou des stéréotypes sexistes.

 

L'ensemble de ces productions a fait l'objet d'une restitution à l'occasion de la Nuit européenne des Musées au CAPC, le 20 mai 2017, de 18h à minuit pour le plus grand plaisir d'un très large public*.

 Consultez les propositions artistiques faites par les élèves ICI

 


« Femmes de plaisir » Fresque participative

 

La grande liberté de ton, de paroles, de gestes de ces jeunes, leur capacité à se mixer et à coopérer dans le respect et la simplicité, leur talent révélé au sein de la Nuit européenne des musées, au terme d'un processus de réflexion critique et de mise en action dans l'art, à partir de l'œuvre d'Annette Messager nous permettent de poser le constat de la validité d'une approche raisonnée par les arts et la culture relativement à un sujet sociétal comme l'égalité entre les femmes et les hommes. D'où l'on peut faire l'hypothèse d'un pouvoir métamorphique de l'art, et, plus précisément, de la médiation culturelle de l'art contemporain. A travers leur réinterprétation de l'œuvre Plaisir-Déplaisir, les élèves de Terminale L du Lycée Montesquieu en ont fait la démonstration magistrale.

 

La fine équipe des adultes. De gauche à droite, Véronique Darmanté, Marie-Pierre Mano, Martine Delarbre, Stéphane Mallet

 

*3500 visiteurs se sont pressés au CAPC ce soir-là ; plusieurs centaines ont pu admirer les performances présentées par rotations par les jeunes.

 

  

 

Propositions artistiques présentées par les élèves lors de la Nuit européenne des Musées


CAPC, 20 mai 2017

 A(b)ime-moi, performance dans l'œuvre Plaisir-Déplaisir. « Montrer à travers une performance théâtrale la domination par l'emprise sur l'autre. Modeler, se modeler, déclamer des phrases machistes relevées par Annette Messager et des sentences anatomiques. »

Modeler le corps, de la douceur feinte à l'emprise sur l'autre. Ce travail sur le modelage des corps a pour but de montrer à quel point l'oppression des femmes est à la fois courante et banalisée, moulée dans un conformisme et des pratiques sociales acceptées : une tyrannie domestique transformée en exercice de style acceptable, et une face cachée, une prison de laquelle la femme ne peut s'échapper. Dans cette impossibilité de fuite, le corps féminin est soumis au déplaisir, intériorisé assujettissement au plaisir masculin.

 

  • Si j'étais un homme, violoncelle, chant et duo de danse. « La violence de la relation homme-femme ».

Transposition imaginaire et sublimée dans un corps d'homme par l'imaginaire d'une femme qui, au final, préfère se conforter dans sa condition féminine. Réflexion sur la misogynie par l'inversion des rôles mais aussi sur la capacité des femmes à collaborer à leur assujettissement


  • Petites tortures, basse, voix récitante. « Dans un espace intimiste, composition musicale et voix déclamant des phrases d'Annette Messager, augmentant en intensité. »

Le rythme de la musique, au départ basé sur des harmonies agréables, se transforme par un effet de répétition en une sorte de délire récitant, entêtant, mettant en valeur la dureté des propos existentiels d'Annette Messager.

 

« Si j'étais un homme »

 

  • Mon beau miroir, performance. Le miroir, qui renvoie l'image de la féminité, rappelle la tyrannie du paraître dont les femmes sont souvent victimes. Les propos grossiers, sexistes et misogynes écrits au rouge à lèvre sur le miroir en guise de provocation cèdent la place à des extraits de la Déclaration des Droits de la femme et de la citoyenne d'Olympe de Gouges publiée 1791. L'image finale de la pomme que les élèves croquent rappelle la culpabilité de la femme.

 

  • Peaux de plaisir, vidéo (4'30''). Le clip vidéo met en scène des corps qui se mélangent, se rejettent, se frôlent ou se cherchent. Entre tendresse et soumission, caresse et griffures, plaisir et douleur, c'est toute la palette des rapports amoureux que le clip veut mettre en lumière. La peau, élément récurrent dans le clip, est mise en scène à travers divers jeux de lumière. Sa surface épidermique, interface entre moi et l'autre, est alors source de plaisirs comme de déplaisirs.

 

  • Femmes de plaisir, fresque participative. A travers cet atelier participatif, l'objectif des élèves est d'amener les participants à retoucher des corps de femmes selon des canons de beauté subjectifs. L'exercice engage une réflexion sur le corps dans son rapport à la norme. Un deuxième atelier consiste à Illustrer des mots tirés au sort, évoquant l'œuvre d'Annette Messager.

 

 

 


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